SCÉNARISTE : Tom King
DESSINATEUR : Jorge Fornés
COLORISTE : Dave Stewart
ENCREUR : Jorge Fornés (encrage intégré)
TRADUCTEUR : Jérémy Manesse
ÉDITEUR : Urban Comics
GROUPE ÉDITORIAL : groupe Dargaud-Lombard / Média-Participations
COLLECTION : DC Black Label
DATE DE PARUTION : 30 août 2024
FORMAT : cartonné, 376 pages, 18,8 x 28,2 x 2,7 cm — poids : 1,29 kg
ISBN-EAN : 9791026825692
CONTENU VO : Danger Street (2023) #1-12 — première édition en VF, inédit en France BONUS : postface de Jérôme Wicky (4 pages) ; galerie de couvertures variantes (6 pages)
NOTE ÉDITORIALE
Danger Street est une maxi-série de douze épisodes publiée par DC Comics sous l’imprint Black Label entre mai 2022 et juillet 2023, publiée en France par Urban Comics en un seul volume intégral en août 2024. C’est la troisième grande collaboration de Tom King avec Jorge Fornés après Rorschach (2021, publié en VF chez Urban Comics en 2022) et plusieurs arcs de Batman. Comme Rorschach, elle utilise le gaufrier à neuf cases comme structure de base — hommage explicite à Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons — et comme Mister Miracle ou Human Target, elle s’appuie sur des personnages DC marginaux ou méconnus pour explorer des thématiques qui dépassent largement le cadre du super-héroïsme classique.
Le point de départ est l’un des plus absurdes de la carrière de Tom King, et c’est volontaire. Warlord, Métamorpho et Starman — trois héros de second rang de l’univers DC dont aucun n’a jamais atteint la popularité de Batman ou Superman — ont concocté un plan pour rejoindre la Justice League : ils vont invoquer Darkseid, seigneur d’Apokolips, et le vaincre, démontrant ainsi leur valeur. Le plan tourne catastrophiquement mal. Starman, dans la confusion du combat, tue accidentellement un adolescent ordinaire. Cet acte fondateur — banal dans son horreur, accidentel dans sa logique — déclenche une série de conséquences en cascade qui vont progressivement impliquer une douzaine de personnages DC secondaires : Manhunter, Lady Cop, le Creeper, la Green Team, Atlas the Great, Doctor Fate, et bien d’autres.
La construction de la série est chorale et non linéaire, proche du roman noir à personnages multiples. Chaque épisode déplace le point de vue d’un personnage à l’autre, révélant progressivement les connexions entre des histoires qui semblaient d’abord parallèles. King y déploie une mécanique similaire à celle de Strange Adventures (avec Mitch Gerads et Doc Shaner) : la temporalité est fragmentée, les répétitions de cases créent des variations de sens d’un épisode à l’autre, et la banalité des dialogues quotidiens — conversations de famille, interrogatoires policiers, talk-shows télévisés — contraste avec l’absurdité cosmique des enjeux.
La dimension satirique est plus marquée ici que dans les autres travaux de King. La Green Team — quatre adolescents milliardaires issus d’une série DC des années 1970 — anime un programme de télévision réactionnaire dont l’esthétique et le discours évoquent directement la culture politique américaine contemporaine. Le Creeper, alter-ego du journaliste Jack Ryder, est engagé par ces milliardaires comme animateur — et cette figure du commentateur médiatique hystérique devient un vecteur de critique sociale assumé. King ne dissimule pas ses intentions : Danger Street parle de responsabilité, de médias, de classes sociales et de la façon dont les institutions — y compris la Ligue de Justice — servent les puissants et ignorent les victimes sans nom.
Le titre lui-même est une référence directe. 1st Issue Special, le comics DC de 1975 qui présentait des personnages destinés à avoir leur propre série et qui n’ont jamais eu de suite, s’ouvrait sur une image de “Danger Street” — une rue ordinaire et menaçante à la fois. King récupère cette image fondatrice d’un projet éditorial raté et en fait la métaphore de sa série : les personnages oubliés d’une industrie qui les a abandonnés tentent de s’en sortir dans un monde qui n’a pas prévu de place pour eux.
Jorge Fornés, dont l’engagement exclusif chez DC Comics lui a permis de travailler dans un rythme bimensuel exigeant sur cette série, livre une prestation graphique qui confirme sa place parmi les grands dessinateurs contemporains du comics américain. Son style — trait précis et dense, inspiré de la ligne des dessinateurs européens comme Moebius ou Philippe Druillet, mais aussi de l’âge d’or du comics américain — produit des planches qui oscillent entre le polar urbain et l’épopée cosmique sans jamais perdre leur cohérence visuelle. L’utilisation systématique du gaufrier à neuf cases impose une rigueur de découpage qui contraste efficacement avec le chaos narratif de l’histoire. Dave Stewart, l’un des coloristes les plus primés de l’industrie comics (six Eisner Awards), adopte une palette sobre et contrastée — aplats fermés, effets numériques dosés, référence au pop art de Roy Lichtenstein — qui complète parfaitement le travail de Fornés sans le surcharger.
La postface de Jérôme Wicky — critique et historien du comics — apporte au volume un éclairage éditorial sur l’histoire des personnages utilisés par King et sur la tradition DC des héros oubliés.
PERSONNAGES PRINCIPAUX
Starman (Mikaal Tomas). Héros alien aux origines obscures, l’un des protagonistes du trio initial. C’est lui qui, par accident, tue l’adolescent lors de la confrontation avec Darkseid — et c’est son acte involontaire qui déclenche toute la mécanique narrative de la série. Son incapacité à assumer les conséquences de cet acte, et les tentatives maladroites de ses coéquipiers pour couvrir l’incident, constituent le fil de culpabilité qui traverse les douze épisodes.
Warlord (Travis Morgan). Guerrier humain revenu des Terres intérieures — un monde souterrain perdu — dont la présence dans l’univers de surface est celle d’un homme fondamentalement déplacé. Sa participation au plan de la Ligue de Justice est motivée par un désir de reconnaissance que le monde de surface ne lui a jamais accordé.
Métamorpho (Rex Mason). Être capable de transformer son corps en n’importe quel élément chimique, dont la laideur physique permanente le condamne à une marginalité que même le statut de héros n’a jamais compensée. King en fait l’un des personnages les plus humainement tragiques de la série — un homme dont le super-pouvoir est aussi sa malédiction.
Manhunter (Mark Shaw). Justicier sans super-pouvoirs, dont l’enquête sur la mort de l’adolescent constitue l’un des fils policiers de la série. Sa recherche de la vérité dans un environnement où tous les acteurs ont intérêt à enterrer l’affaire structure plusieurs épisodes.
Lady Cop (Liza Warner). Policière ordinaire dont la présence dans l’enquête représente le point de vue le plus ancré dans la réalité quotidienne — une femme qui fait son travail dans un monde peuplé de dieux et de monstres et qui refuse de laisser une mort impunie sous prétexte que les responsables portent des costumes.
Le Creeper (Jack Ryder). Journaliste transformé en entité chaotique par un accident, dont l’alter-ego médiatique — animateur d’une émission réactionnaire financée par la Green Team — est le vecteur de la satire politique la plus directe de la série.
La Green Team. Quartet d’adolescents milliardaires issus d’une série DC de 1975, dont la présence dans Danger Street est celle de représentants d’une classe ultra-riche qui instrumentalise le désastre causé par les super-héros pour alimenter son influence médiatique et politique.
Darkseid. Présent en catalyseur plutôt qu’en antagoniste central — c’est son invocation qui déclenche tout, mais la série ne s’intéresse pas à lui comme source du mal mais comme révélateur des failles humaines de ceux qui ont cru pouvoir le vaincre.

